Un autre avenir
mars 19, 2006
Jeudi soir, sur France 2, l’émission À vous de juger avait séparé son plateau en deux, une moitié pour les pro-CPE, l’autre pour des anti-CPE. Mais la France est-elle vraiment coupée en deux sur ce sujet, partagée à parts égales ? Tout semble désormais indiquer le contraire. Le sondage CSA publié hier matin, dans lequel 68 % des sondés demandent le retrait du CPE, montre que la barre a franchement basculé du côté du rejet. Les énormes manifestations interprofessionnelles et intergénérationnelles attendues aujourd’hui devraient très largement le confirmer. L’ampleur de ce rejet mérite d’être médité.
Une fois dissipé le brouillard entretenu par le gouvernement sur la nature réelle de ce contrat, jeunes et moins jeunes se sont posé en réalité une seule question : est-ce ainsi que nous voulons vivre ? Précaires à vie, est-ce vraiment l’avenir auquel nous devons nous plier ? Au fil des semaines, la réponse est venue, de plus en plus massive. C’est clairement non.
Toujours sur le plateau de France 2, des jeunes présents s’époumonaient à le répéter, face à des patrons qui plaidaient les contraintes de la guerre économique mondialisée : « Nous ne voulons pas de la société que vous nous promettez. » Même le fameux argument, « Le CPE, c’est mieux que rien », martelé en désespoir de cause par les promoteurs
du CPE, ne passait pas la rampe. Les jeunes revenaient à la charge : « Si vous nous demandez ce que nous voulons, alors c’est une autre vie à laquelle nous aspirons. »
À sa manière, ce face-à-face illustrait les raisons profondes du dialogue de sourds qui oppose les jeunes
et le monde salarié au gouvernement et au patronat. Enfermés dans les logiques libérales, ces derniers n’entendent que les sirènes de la mondialisation capitaliste, celles de la mise en concurrence, de la pression maximale sur le travail, des exigences de rentabilité. Les jeunes, eux, refusent cet avenir tronqué, sans espoir d’en sortir. Ils veulent ouvrir un débat, sans tabou, sur une autre perspective pour la société. Qui peut croire dans ces conditions que l’aménagement du CPE suggéré par le gouvernement soit une porte de sortie acceptable par ces jeunes, quand c’est son principe même, la précarité instituée comme mode de vie, qui est en cause ?
Dans ce combat, les jeunes ont le monde salarié avec eux, comme la démonstration en sera faite avec éclat aujourd’hui. Quels que soient l’âge, la position sociale, le lieu de résidence, l’origine, le niveau de qualification ou de formation des manifestants, les motivations convergent. Du chantage aux délocalisations à la directive Bolkestein, des discriminations à l’embauche aux CDD à répétition,
du CNE au CPE, la même logique est en cause : la relance à l’échelle mondiale de la mise en concurrence des travailleurs. Et une même réponse unit celles et ceux qui seront dans la rue : de cette compétition inhumaine, qui met les hommes et le monde en danger, nous ne voulons pas.
Alors, pour toute explication, et comme ce fut déjà le cas lors de la victoire du « non » au référendum, des commentateurs désarçonnés par l’ampleur du mouvement anti-CPE s’échinent à déceler les racines de ce qui ne peut être à leurs yeux qu’une « exception française ». Mais peut-être devraient-ils lever un peu les yeux de leurs bureaux, tendre une oreille du côté d’une Amérique latine qui n’est pas en ébullition seulement quand Ségolène Royal y fait un voyage éclair, en tendre une autre du côté de l’Italie qui n’en peut plus de l’ultralibéralisme de Berlusconi, ou d’une Allemagne elle aussi chahutée par des mouvements sociaux oubliés de la plupart des médias français.
Nombreux, et pas seulement en France, sont ceux qui continuent de refuser un avenir balisé par la mondialisation capitaliste. Tous n’ont pas les clés d’un autre avenir, loin s’en faut, mais ils cherchent, partout. Quoi qu’en disent quelques commentaires chagrins, la France résonnera cet après-midi à l’heure du monde.

